Annie Mignard  écrivain

commentaire sur mes ateliers d’écriture


par Vincenette Maigne, dans “La Langue à l’œuvre. Le temps des écrivains à l’université”, éd. Maison des écrivains/Presses du Réel




J’ai animé pendant deux jours deux “salons d’écriture” chez Vincenette Maigne, professeur à l’université d’Avignon et des pays du Vaucluse, dans le cadre de son cours de maîtrise sur le XVIIè siècle. J’en ai rendu compte dans L’Amour de la langue, in La Langue à l’œuvre, dir. Patrick Souchon, éd. Maison des écrivains/Presses du Réel 2000

                                   

Le projet des ateliers, écrit Vincenette Maigne, s’inscrivait dans le désir de retrouver la circularité de l’échange dans les salons, de retrouver quelque chose de cet apprentissage sur le tas qui était celui des femmes et des aristocrates par rapport à l’écriture.”                            

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Vincenette Maigne

Université d’Avignon et des pays du Vaucluse

SOUS LA FONTANGE DE MME DE SÉVIGNÉ

dans “La Langue à l’œuvre. Le temps des écrivains à l’université

direction Patrick Souchon

Éd. Maison des écrivains/ Les Presses du réel, 2000, pp. 145-149




    (...)J’ai été plongée dans le monde des auteurs non professionnels du XVIIè siècle. Tallemand, Bussy, Voiture, La Rochefoucauld, Sévigné, écrivent pour le plaisir d’un échange avec leurs amis, prolongeant le plaisir de la conversation dans les salons. Il n’y avait pas de différence tranchée entre les “écrivains” (de métier ou de vocation) et les autres. On lisait dans les salons les productions des uns et des autres, commentant, critiquant, proposant des variantes. Le texte était l’affaire de tous (...). Cette familiarité heureuse avec l’écriture, j’ai souhaité la retrouver à l’Université (...) en faisant écrire des textes à mes étudiants. Et c’est là que la présence d’un écrivain, un “vrai”, dont la vie est consacrée à cette activité d’écrire, me devenait précieuse: elle permettait de matérialiser la personne de l’écrivain dans sa relation au texte.


    Parmi les dossiers d’écrivains que m’a fait parvenir Patrick Souchon, j’ai retenu tout de suite celui d’Annie Mignard. Je crois que pour tenter de retrouver un peu l’atmosphère des salons, il fallait une femme, et la force d’écriture d’Annie Mignard, son absence totale de mièvrerie, sa qualité d’émotion et son rapport à la réalité du corps et des sentiments - dans les relations mère-fille en particulier - me semblaient au-delà des siècles la rapprocher de Sévigné.


    Elle a dû trouver des échos dans ma proposition puisqu’elle a immédiatement accepté. Nous avons travaillé ensemble pour définir le contenu des séances, les textes proposés aux étudiants et les modalités du travail qui leur serait demandé. Nous avions affaire à deux groupes d’une dizaine d’étudiants, travaillant chacun sur deux demi-journées; nous avions choisi deux lettres de madame de Sévigné à madame de Grignan, chacune devant illustrer un aspect plus particulier de l’écriture de Sévigné. La première, du 4 mars 1671, répondait à une lettre où madame de Grignan racontait à sa mère qu’elle avait failli périr écrasée contre le pont d’Avignon en traversant en barque le Rhône par gros temps (...). La deuxième, du 21 février 1689, est une longue chronique sur les événements de la Cour et de la ville, en particulier la représentation d’Esther à Saint-Cyr à laquelle madame de Sévigné a été conviée (...).


    Annie Mignard a proposé dans les deux cas d’écrire la réponse de madame de Grignan à sa mère, en prenant en compte tous les éléments de la lettre de celle-ci. Elle a fait procéder à une “mise en bouche” des lettres de Sévigné en les faisant lire à haute voix par les étudiants, puis à des commentaires informels; elle a souligné le plaisir que lui procurait la lecture de ces textes, revenant sur certaines expressions particulièrement heureuses; puis elle est passée à la proposition d’écriture, sans contrainte de temps.


    L’écriture a duré de une à deux heures selon les étudiants; ensuite chaque étudiant a fait une lecture de sa production, les autres posant des questions, proposant analyses, critiques et commentaires et éventuellement suggestions de réécriture. Les lettres produites par les étudiants ont été, de l’avis de tous et d’Annie Mignard en particulier, d’une grande qualité stylistique. Les participants ont pour la plupart été surpris du résultat de leur travail. L’un d’eux s’est étonné de s’être trouvé “naturellement” en train d’employer des imparfaits du subjonctif, formes qu’il ignorait totalement être de sa compétence. Tous ont conclu qu’ilS étaient désormais beaucoup plus aptes à saisir le fonctionnement et l’intérêt de ce type de textes. Plusieurs ont décidé de continuer pour eux-mêmes un travail d’écriture et ont demandé de le soumettre à Annie Mignard.


    Il faudrait ajouter - mais est-ce pur hasard? - que nous avons la chance de travailler à l’Université d’Avignon dans de très beaux locaux du XVIIè siècle, où le peintre Nicolas Mignard, un des ancêtres d’Annie, avait dessiné la décoration de certaines pièces. Je l’ignorais en la choisissant; elle l’ignorait aussi. Il est certain que cela ajouta encore à la qualité humaine de l’intervention; nous étions dans un espace-temps qui était celui de l’hôtel de Rambouillet; qu’Annie Mignard en soit remerciée.


    La présence de l’auteur dans le champ universitaire revêt un aspect paradoxal, à plus forte raison si on le convoque à venir travailler non sur sa propre production, mais sur une œuvre ancienne dont l’auteur a disparu. Et pourtant cette présence effective de l’individu-auteur (...) rend à la rhétorique sa valeur originelle et pleine, et nous remet en face de cette réalité souvent oubliée: que le texte littéraire est le lieu d’investissement de l’individu tout entier, et de sa rencontre avec autrui.


                                                © Vincenette MAIGNE